Aujourd’hui, il ne pourrait plus tourner Les Galettes de Pont-Aven. Son objectif à lui était de faire du cinéma, pas de la morale. Mais après « Balance ton porc » et dans l’ambiance générale de bien-pensance, ce genre de cinéma populaire et un peu cru est tout simplement impossible.

Joël Séria, au cinéma, ça éclabousse, « ça mitraille sec ». Pas de langue de bois ! Dans ses films, une jolie fille « mérite bien son petit coup de chevrotine » et si une petite pépée rend Marielle complètement dingo, c’est parce qu’elle « sent la pisse et pas l’eau bénite ». Dans son œuvre, on croise un type jaloux qui file une « avoinée » à une bonne femme qui a essayé de le doubler, des jeunes filles qui séduisent des messieurs, on parle de youpins et de petits culs, accoudés au comptoir en formica, en s’enfilant un petit blanc comme de bien entendu. Dans les films de Séria, on est souvent représentant de commerce, réparateur de frigo chez Frigolux, bouchère ou boulangère et on y parle la France des années 1970. La langue n’est pas de bois, mais de chair.

Morale: « Si j’avais 20 ans aujourd’hui… je ne sais pas ce que je ferais, ça fait peur »

Mais attention, ces petites gens qu’il met en scène ne sont jamais vulgaires ! Crus très souvent, grossiers parfois, mais Séria leur prête sa singulière poésie populaire, sa gouaille lyrique et musicalement composée… Et lorsque la voix qui donne vie à cette prose joyeusement fleurie est celle de Jean-Pierre Marielle, on frise l’orgasme ! Joël Séria est un homme du passé. Un passé dont l’insouciance et la liberté de ton font aujourd’hui rêver.

 J’ai eu des acteurs tellement grandioses ! Marielle, Carmet, Galabru, Pieplu… 

J’imaginais l’homme ronchon et réac, je me trompais. J’ai rencontré un petit garçon de 84 ans la tête dans les étoiles et les lèvres toujours prêtes à sourire. Un homme doux et sincère, un peu dépassé par le nouveau monde qu’il a du mal à comprendre tant il lui paraît absurde et qui l’inquiète tant il efface à grande vitesse tout ce qu’il a chéri, à commencer par la liberté et l’insouciance qui sont la grammaire de ses films.

Causeur. Pensez-vous qu’aujourd’hui vous pourriez tourner Les Galettes de Pont-Aven ou Comme la lune ?

Joël Séria. Oh non… ce serait impossible. Avec « Balance ton porc » et « Metoo », ce serait un scandale. Je trouve ahurissant tout ce qui se passe. Je ne comprends pas trop… On dirait que les féministes d’aujourd’hui détestent la drague. Des femmes font des scandales parce qu’on leur a touché le bras. Dans ces conditions, il n’y a plus rien de possible entre les hommes et les femmes, c’est tout. Vous imaginez si elles voyaient mes films ? Marielle leur touche un peu plus que le bras ! À la réflexion, plus personne n’oserait faire une comédie avec du cul. Or, il faut avouer que je suis très porté là-dessus. On me tomberait dessus.

Vous avez raison. Pour autant, il faut regarder la réalité dans son entièreté. Aujourd’hui, pour beaucoup de jeunes, Les Galettes de Pont-Aven est un film culte qui leur donne la nostalgie de cette époque de liberté qu’ils n’ont pas connue. En effet, malgré le politiquement correct totalitaire, les vraies gens continuent de parler entre eux de manière politiquement incorrecte. Les garçons parlent des filles comme vos personnages. Or le cinéma dit « populaire » d’aujourd’hui, soumis à la bien-pensance et à la morale, est déconnecté de la vraie vie, des vrais désirs sexuels, des vrais sentiments humains.

Et le pire, c’est l’autocensure ! Les réalisateurs ne se battent pas contre des censeurs, ils se soumettent à l’air du temps. Je crois qu’aujourd’hui, je n’essaierais même pas de faire des films. C’est décourageant.

Vouliez-vous provoquer, faire scandale avec vos films ?

Non, pas vraiment. Je ne leur trouvais rien de scandaleux. Comme je vous l’ai dit, j’ai toujours été très porté sur la chose, alors j’ai fait des films qui parlaient de ça ! Vous savez, à 17 ans, je me suis barré de chez mes parents et installé direct à Pigalle ! C’était le paradis pour moi. J’étais toujours fourré dans un bar à putes qui s’appelait le Nebraska. Il y avait une petite pépée pour qui j’avais le béguin. Elle me faisait monter gratuit ! Alors vous voyez…  Mes films à tendance érotique, je les ai faits sincèrement sans trop me poser de question. D’ailleurs, à l’époque, ça n’a pas tellement choqué. Même pour Marie-poupée (1976) où un homme fétichiste, incarné par André Dussollier, déguise sa très jeune femme de 17 ans en poupée afin de la déshabiller comme un jouet et qui fait ensuite la même chose à une petite fille, je ne pensais pas que c’était scandaleux et personne ne le pensait. On ne se disait même pas « c’est un pédophile ». Vous qui êtes jeune, ça doit vous paraître incroyable et provocateur. À l’époque, j’ai eu de très bonnes critiques dans la presse.

Jeanne Goupil, dans le film de Joël Séria, Marie-poupée (1976). © Georges Pierre/Bridgeman images