La semaine passée, jugée trop blanche, une Hollandaise renonçait à traduire l’œuvre d’Amanda Gorman, la poétesse noire ayant prononcé un texte lors de l’investiture de Joe Biden. Nouvelle polémique cette semaine au pays de Dave, l’écrivaine turco-néerlandaise Lale Gül renonce à écrire, après les intimidations de la communauté turque dont elle peine à s’extirper. Récit.

Amsterdam. L’écrivaine turco-néerlandaise Lale Gül n’écrira plus sur sa jeunesse dans le milieu musulman d’Amsterdam, cédant aux torrents de haine dans son quartier et au chantage au suicide de sa propre mère.

Sa mère approuve l’assassinat de Samuel Paty

Dans son livre Ik ga Leven (trad: “Je vais vivre”), Gül, 23 ans, ne mâche pas ses mots. Elle y décrit, dans un langage parfois cru, parfois poétique, les contraintes imposées par ses parents pour qu’elle vive comme une musulmane pieuse. Sa mère, illettrée, a approuvé l’assassinat du professeur Samuel Paty. C’est une des nombreuses occasions qui ont conforté Lale dans sa décision d’abjurer l’islam, ce qu’elle raconte dans le livre paru en février et qui est un grand succès de librairie aux Pays-Bas.

Özcan Akyol la supplie dans sa chronique au journal Algemeen Dagblad de changer d’avis “pour éviter que ne gagnent les barbares”. Réponse de l’intéressée: “Pour lui, c’est facile à dire. Il n’est pas une femme et n’habite pas dans mon quartier.”

Ses parents et les dirigeants religieux de la communauté turque ne l’ont pas lu et ne l’auraient sans doute pas fait sans la présence de Lale Gül dans des émissions de télévision aux heures de grande écoute. Depuis lors, on la reconnait et elle est conspuée dans son quartier, les rares fois où elle ose encore s’y aventurer. Elle reçoit également des tombereaux d’injures sur Twitter et autres réseaux sociaux, est menacée de corrections et doit confronter la haine de sa mère, qui lui aurait dit comprendre ceux qui menacent de l’étrangler. “Je l’aurais dit moi-même, si tu n’avais pas été mon enfant” lui aurait assené celle que l’écrivaine qualifie dans son livre de “despote islamo-fasciste”.

Accusée de salir la Turquie

Pourtant, elle vit toujours dans l’appartement familial, où elle a dû emménager dans la chambre de sa petite sœur de 10 ans. “Je suis majeure, je pourrais quitter le foyer, mais alors je me retrouverai toute seule, je n’aurais plus de famille” constate-t-elle dans une interview au journal Het Parool d’Amsterdam.

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L’atmosphère dans la maison familiale doit être exécrable, et en plus Lale Gül se voit donc contrainte d’en sortir le moins possible de peur d’exciter la racaille et autres habitants qui l’accusent d’avoir sali leur religion, leur quartier et leur pays – entendez la Turquie. Lale ne s’aventure jamais dehors sans son frère aîné qui, quoiqu’il désapprouve lui-aussi le contenu du livre, est là pour protéger sa petite sœur. “La police m’a demandé avec insistance d’être prudente, mais ça, je l’avais déjà bien compris” affirme celle qui a porté plainte pour menaces et injures contre plusieurs assaillants. La police l’a assurée que sa rue fait l’objet d’une vigilance renforcée, la maire de gauche d’Amsterdam et des écrivains néerlandais de renom lui ont témoigné leur soutien.

L’assimilation en panne

Les parents de Lale émigrèrent aux Pays-Bas dans les années 90 et s’établirent dans un quartier de l’ouest de la capitale, où environ 60% de la population est issue de l’immigration turque, marocaine, surinamoise ou antillaise. Estimation qui peut sembler modeste à un promeneur de passage.

“Dans leur tête, ils n’ont jamais quitté leur village en Turquie” écrit Lale. Sa mère ne parle toujours pas un traître mot de néerlandais, son père se débrouille, contraint par son travail de facteur. Il a désormais peur de faire sa tournée dans le quartier où tout un chacun lui somme de s’expliquer sur la conduite jugée scandaleuse de sa fille. Celle-ci en ressent un certain remords: “J’ai gâché leurs vies.”

Paradoxalement, la conversion de notre écrivaine hollandaise à la civilisation occidentale a commencé à l’école coranique où ses parents l’envoyèrent chaque samedi. “A l’école néerlandaise, on m’encourageait à poser des questions, à l’école coranique à obéir” écrit-elle. Son professeur n’y apprécia guère une question sur le voile: pourquoi les filles devaient se couvrir la tête, contrairement aux garçons ? “Sûrement le diable t’a soufflé cette question!” reçut-elle en guise de réponse.

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Depuis l’âge de 18 ans, elle se considère comme islamophobe. “Croyez-moi, je ne connais aucun pays islamique où il fait bon vivre comme non-musulmane, homosexuelle ou féministe” écrit celle qui étudie à présent le néerlandais dans l’une des universités d’Amsterdam. Prétexte, également, à rencontrer un petit ami qui, étant Hollandais pur jus, est bien sûr considéré comme une union inacceptable dans le foyer familial. Mais pendant ses études, Lela a aussi découvert qu’il y avait aussi des Turcs et Turques cultivés, laïcs, de droite et de gauche, parfaitement néerlandophones. Elle en dévora les articles dans la presse et les apparitions à la télévision.

À droite, Geert Wilders lui fait les yeux doux

Politiquement, elle penche plutôt vers la droite de la droite, dont elle refuse cependant les avances dans un climat politique tendu sur le sujet de l’immigration. Dans les sondages pour les élections législatives du 17 mars, le Parti de la Liberté de M. Geert Wilders, qui prône l’immigration zéro pour les musulmans, est placé second, derrière les libéraux du premier ministre M. Mark Rutte mais loin devant les  autres partis. Selon Lela Gül, la gauche néerlandaise, en encourageant le communautarisme, rend un bien mauvais service à l’intégration des minorités. Et commettrait surtout la grossière erreur, mêlée de lâcheté, de ne pas reconnaitre la difficulté que pose l’islam à ne pas considérer la femme comme l’égale de l’homme.

Sur ce point, elle se trouve sur la même ligne qu’Ayaan Hirsi Ali, la Néerlandaise d’origine somalienne et collaboratrice du cinéaste Theo van Gogh, assassiné en 2004 par un islamiste marocain d’un autre quartier d’Amsterdam. “Ayaan, c’est une héroïne pour moi” dit-elle dans la presse. Elle craint cependant de subir le même sort que sa courageuse consœur qui a dû s’exiler aux États-Unis pour sa sécurité.

Lale Gül avait entamé son deuxième livre, quand sa petite sœur la met en garde: leur mère ne manquera pas de se suicider dès sa parution. Lale céda aux pressions, en informa son éditeur Prometheus et reprit le chemin de l’université. Au grand dam de l’écrivain turco-néerlandais Özcan Akyol la suppliant dans sa chronique au journal Algemeen Dagblad de changer d’avis “pour éviter que ne gagnent les barbares”. Réponse de l’intéressée: “Pour lui, c’est facile à dire. Il n’est pas une femme et n’habite pas dans mon quartier.”

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