►« Être contraint à des primaires est un signe de faiblesse »

Mathias Bernard, historien, président de l’université Clermont-Auvergne

Le système des primaires, à l’origine, n’est pas dans la culture politique française. Elles n’apparaissent qu’au début du XXIe siècle et la réticence, au départ, n’existe pas qu’à droite. Du côté de la gauche, l’élément de légitimité essentiel d’un candidat était l’investiture par le parti. À droite, la légitimité charismatique du chef a pu jouer pour De Gaulle, Pompidou ou même Jacques Chirac. Les primaires sont donc une évolution récente, liée à la crise de la représentation politique et au dépérissement des partis qui ne sont plus en mesure d’imposer un candidat « naturel », d’autant que le champ politique aujourd’hui est très éclaté.

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Régionales 2021 : à droite, le ballet des présidentiables a commencé

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Pour la droite, jusqu’à 1995 inclus, c’est le premier tour de la présidentielle qui jouait le rôle de primaire : en 1981 entre Chirac et Giscard, en 1988 entre Chirac et Barre… Mais l’élection de 2002, avec l’élimination de Lionel Jospin au premier tour, a déréglé ce qui pouvait jusqu’alors être considéré comme les « primaires à la française », obligeant chaque camp à chercher dès le premier tour un candidat certain de se qualifier. L’adoption de la logique des primaires a donc eu lieu par défaut, à droite comme à gauche.

Si cette logique ne fait toujours pas l’unanimité, c’est notamment en raison de l’échec de 2017. Les deux candidats désignés par les premières « vraies » primaires, François Fillon à droite, Benoît Hamon à gauche, ont été éliminés au premier tour.

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Il y a donc une interrogation sur le fait que les primaires permettent de trouver le meilleur candidat. En réalité, en s’adressant en priorité aux sympathisants, les candidats représentatifs du noyau dur de l’électorat ont été désignés, alors que l’élection présidentielle se joue sur la capacité à aller au-delà d’un électorat.

Il persiste aussi, dans la culture de la droite, une conception très organique du lien entre le président (donc le candidat) et la nation. Il y a cette idée d’un lien direct qui se passe de toute organisation intermédiaire. On voit bien, d’ailleurs, que les candidats de droite qui entrent en campagne cherchent à se distancier des partis, comme Xavier Bertrand. Et pourtant, le premier à avoir introduit l’idée de primaires en France était de droite : c’était Charles Pasqua, pour départager Giscard et Chirac dans les années 1990 !

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Aujourd’hui, si la droite veut avoir une chance d’être au second tour, on ne voit pas d’autre solution que la primaire. Mais y être contraint, compte tenu des réticences historiques, est un signe de faiblesse. S’il y avait un leader indiscutable comme un Chirac ou un Sarkozy, il n’y en aurait pas besoin. C’est donc le signe d’un éclatement de l’offre politique, mais aussi de la faiblesse du parti qui, par le passé, organisait cette concurrence et avait le pouvoir de trancher.

►« Les primaires permettent d’avoir de vraies règles du jeu »

Émilien Houard-Vial, doctorant au Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE) de Sciences-Po.

Au-delà de la désignation d’un candidat, les primaires sont un instrument démocratique et un moyen d’exposition médiatique qui permet d’élargir la base électorale. Mais elles servent avant tout à éviter un combat de chefs. Lorsque Nicolas Sarkozy a manifesté, en 2014, la volonté de prendre la tête du parti Les Républicains, la primaire ouverte est apparue comme une façon équitable de départager trois candidats (Nicolas Sarkozy, François Fillon et Alain Juppé) qui bénéficiaient d’une légitimité et d’un soutien similaire au sein de la droite.

Elle a été un moyen efficace d’arbitrer une compétition interne et de civiliser un potentiel conflit à venir. En 2017, elles avaient permis à François Fillon un gain médiatique important qui avait fait décoller sa campagne et, avant que l’affaire de l’emploi fictif de sa femme n’éclate, il se maintenait assez haut dans les sondages.

Cette fois, les primaires peuvent permettre aux Républicains de voir leur candidat passer au second tour des présidentielles de 2022. Xavier Bertrand a certes pris de l’avance en partant en campagne rapidement et en solitaire, permettant à l’électorat de mettre un nom sur la candidature de droite. Mais le récit médiatique qui a entouré la réélection de Valérie Pécresse et de Laurent Wauquiez aux élections régionales leur a permis de retrouver une popularité certaine, malgré le faible taux de participation.

Les primaires permettent d’avoir de vraies règles du jeu pour départager les candidats et donnent au vainqueur une légitimité qui compte, en particulier pour les électeurs de droite. Il faudra cependant pour cela des primaires semi-ouvertes, pour que les sympathisants puissent participer, probablement avec un système de restriction à ceux qui ont adhéré, même à moindre coût. Cela peut donner un résultat assez représentatif de l’électorat de droite.

Désormais, il s’agit de savoir si le processus portera sur des questions idéologiques et de programme ou seulement de personnalités. Car pour le moment, Xavier Bertrand vend surtout une personnalité et une sensibilité. Si les primaires des Républicains permettent de ne pas choisir qu’une tête mais aussi un programme, elles pourraient être l’occasion pour le parti d’imposer, au moins comme base minimale, le programme qu'il est en train de construire au candidat qui sera choisi.

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Enfin, pour que la primaire soit efficace, il faut aux Républicains un calendrier clair et qu’un processus de désignation soit élaboré rapidement. Les candidats à la primaire doivent lancer leur campagne et se positionner sur la scène électorale. La méthode de Christian Jacob, qui consiste à attendre, risque de laisser le temps à Xavier Bertrand de creuser la distance et aux déchirements internes de se pérenniser.