L’écrivain britannique Abdulrazak Gurnah, en 2006, à Milan.

« I am from Zan-Zi-Baaahhhr. » De ce nom magique, Abdulrazak Gurnah détache lentement les trois syllabes et appuie sur la dernière. Son « a » grave vibre jusqu’à l’archipel tanzanien, au large des côtes de l’Afrique de l’Est, s’engouffre dans les ruelles sinueuses de Stone Town, le vieux quartier de la capitale, effleure les minarets et les portes sculptées des maisons des anciens sultans… Des mots qui font ainsi partir très loin, les livres d’Abdulrazak Gurnah en sont pleins. A peine ouverts, ils font souffler un fort vent d’ailleurs. Vent de terre ou de mer. Qui éloigne ou ramène. Ancre ou déracine. Mais avec toujours, comme point fixe, cette île qui l’a vu naître, Zanzibar.

Effet de surprise

Mais revenons d’abord à lui, Abdulrazak Gurnah. C’est pour son « analyse pénétrante et sans compromis des effets du colonialisme et du destin des réfugiés écartelés entre cultures et continents » qu’il a reçu, en octobre, le prix Nobel de littérature, pour lequel il a prononcé son discours de réception, le 10 décembre. Pour le grand public, cet auteur et universitaire d’origine tanzanienne, qui écrit en anglais et vit en Angleterre, était jusqu’alors un inconnu. Pour ses collègues universitaires, il était surtout un spécialiste des études postcoloniales, auteur d’articles sur des figures de l’ex-Empire britannique, comme V.S. Naipaul ou Salman Rushdie. En marge de sa carrière à l’université du Kent, à Canterbury, il avait certes publié une dizaine de romans – dont Paradis et Près de la mer, que Denoël réédite aujourd’hui –, mais leur écho était resté modeste. On ne les trouvait plus en librairie. D’où l’effet de surprise ressenti par l’intéressé lui-même au moment de l’annonce. « J’étais dans ma cuisine quand la nouvelle est tombée. J’ai cru à un canular. Il m’a fallu vérifier de mes propres yeux sur le site de l’Académie suédoise. »

En bras de chemises, Gurnah « reçoit » en visioconférence dans une maison aux murs blancs, chaulés de frais. On l’imagine à Zanzibar, fêtant avec les siens cette apothéose inattendue. « Pas du tout. Je suis à la Barbade. » Pour les cérémonies fêtant la proclamation de la république, qui viennent d’avoir lieu ? « Non. Ma femme est des Caraïbes. Nous avions prévu ce voyage de longue date. Sauf qu’avec le prix, les vacances sont devenues un séjour de travail ininterrompu. »

Gurnah plaisante à peine. Il y a chez lui un côté très « matter of fact ». Du moins dans la conversation. Les faits, les actes, pas les sentiments. Rien non plus qui puisse blesser ou offenser qui que ce soit. Quand on lui fait remarquer qu’il n’est que le cinquième écrivain africain consacré par l’Académie suédoise – seuls les Sud-Africains Nadine Gordimer et J.M. Coetzee, l’Egyptien Naguib Mahfouz et le Nigérian Wole Soyinka ont eu droit à cet honneur avant lui –, il hausse les épaules. « Ces choses arrivent. Les écrivains apparaissent ici ou là de façon contingente. Il n’y a pas de plan. » Ni de déficit d’attention porté en Occident à la littérature africaine venue de l’Est ou du Sud ? « Cela change », assure-t-il. Sa consécration en est la preuve.